Jean-Marc Ayrault, Laurent Fabius, Philippe Martin et Arnaud Montebourg à l'Elysée, le 14 janvier. (Photo Sébastien Calvet)

Jean-Marc Ayrault, Laurent Fabius, Philippe Martin et Arnaud Montebourg à l'Elysée, le 14 janvier. (Photo Sébastien Calvet)

Le ministre des Affaires étrangères, emboîtant le pas à Arnaud Montebourg, veut autoriser la recherche en usant d’une autre technologie.

~~Par LAURE BRETTON

Dans la majorité, le lundi, c’est jour bénit, celui où les ministres s’autorisent à sortir de leur périmètre pour enflammer le débat politique. Après Manuel Valls condamnant la procréation médicalement assistée il y a une semaine, c’est Laurent Fabius, chef de la diplomatie française, qui s’est aventuré hier sur le terrain énergétique, ajoutant un épisode à l’interminable feuilleton sur les gaz de schiste qui empoisonne le gouvernement depuis près de deux ans.

Au diapason d’Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, héraut d’hypothétiques «gaz de schiste propres», l’ancien Premier ministre s’est dit favorable à la recherche de techniques alternatives à la fracturation hydraulique - interdite en France par une loi de 2011 - pour explorer et exploiter cette énergie fossile, dont les pétroliers assurent que c’est la nouvelle manne économique. "Etre ouvert sur la recherche, oui, trois fois oui», a martelé Fabius, pour qui « l’histoire du progrès et de la gauche a toujours été ouverte à la réalité scientifique à condition qu’on protège l’environnement». Les socialistes écolo-compatibles et les Verts n’ont pas franchement apprécié de se voir caricaturés en adeptes de la bougie.

A la question «à quoi joue Fabius», les réponses variaient hier au sein de la majorité. Pour un conseiller ministériel, «il rejoue 1984», quand François Mitterrand avait profité du tournant de la rigueur pour sortir les communistes de la majorité. A trente ans d’écart, l’objectif serait cette fois de se débarrasser des écologistes. A moins que Fabius ne vise Bercy et empiète donc sur les plate-bandes de Montebourg, une fois de plus. «Il s’est emparé de la diplomatie économique : quand il ne pense pas entreprises, il pense Medef», avance un parlementaire socialiste.

Energie carbonée

Le hic - et il est de taille -, c’est que le patron du Quai d’Orsay est aussi un des trois ministres en charge de la grande conférence sur le climat à Paris, fin 2015, avec Philippe Martin (Ecologie) et Pascal Canfin (Développement). Quand on cherche, côté pile, à obtenir des engagements contraignants de la communauté internationale, notamment sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, on peut difficilement, côté face, se faire le chantre d’une énergie carbonée.Selon l’eurodéputé écolo Yannick Jadot, Fabius ne voulait pas de cette conférence, car «le risque d’échec était trop grand à ses yeux. Mais là, c’est lui qui est en train de construire cet échec en remettant en cause les vrais piliers de la transition énergétique».

Arnaud Montebourg n’est engoncé, lui, dans aucun carcan diplomatique et revient à la charge tel un métronome. Quand Delphine Batho est débarquée du ministère de l’Ecologie en juillet, dénonçant (entre autres) le poids des lobbys sur les gaz de schiste, il ne lui faut pas vingt-quatre heures pour défendre la constitution d’un monopole d’Etat chargé de la future «exploitation propre» du gaz non conventionnel. Depuis, il a fait deux autres sorties remarquées sur le dossier, mettant en rage les opposants. «Même de Margerie [le PDG de Total] commence à dire que les gaz de schiste seront difficilement rentables en Pologne ou en Angleterre. Mais Montebourg, lui, continue à foncer», déplore un dirigeant écologiste.

En tournant autour de l’interdit de la fracturation hydraulique réaffirmé par Hollande le 14 juillet, «Arnaud met en scène son poids politique au sein du gouvernement : il l’ouvre mais il reste en poste, lui», analyse un dirigeant socialiste. «Montebourg envoie des cartes postales, certes, mais il y croit vraiment, défend Thomas Thévenoud, député de Saône-et-Loire, fief de Montebourg. On ne peut quand même pas fermer toutes les portes et les fenêtres en même temps.» Comprendre : réduire la part du nucléaire dans le mix énergétique français - promesse du candidat Hollande - et interdire les gaz de schiste. Lors de la deuxième Conférence environnementale, en septembre, le chef de l’Etat a ajouté un engagement qui vient coiffer le tout : baisser de 30% la consommation d’énergies fossiles en France d’ici 2030. Des objectifs censés figurer dans la grande loi de transition énergétique en cours de rédaction. Et influencer la réforme du code minier. Des objectifs qu’Arnaud Montebourg qualifie pourtant de «conneries» en petit comité, et que Pierre Moscovici démonte à coup de notes de la direction du Trésor les jugeant «récessifs».«Il ne peut pas y avoir de deal nucléaire contre gaz de schiste avec nous», prévient le député vert Denis Baupin.

En poursuivant sur la route des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, «nous sommes les seuls à offrir au Président des solutions pour atteindre les objectifs qu’il a fixés, ça compte», fait-on valoir au ministère de l’Ecologie, dirigé depuis six mois par l’un des opposants socialistes les plus résolus aux gaz de schiste.

Bras de fer

Entre Martin et Montebourg, les bons mots peinent à cacher un bras de fer acharné sur la politique énergétique, qui figure officiellement dans l’escarcelle du premier. «Quand est-ce que tu vas arrêter de nous emmerder avec ton triton crêté et ton vautour chauve», a récemment lancé Montebourg à Martin en Conseil des ministres. «T’as raison Arnaud, les gens avaient déjà peur des gaz de schiste quand on parlait d’eau, mais avec du propane ça va être nickel», a rétorqué fin janvier le ministre de l’Ecologie quand il a découvert les révélations du Canard enchaîné sur le gaz de schiste à bord de l’avion présidentiel qui les ramenait tous les deux de Turquie.

Selon l’hebdomadaire satirique, Montebourg couverait «un rapport secret» sur une nouvelle technique de fracturation sans produit chimique ni gaspillage d’eau. Sauf que ledit NFP (pour non flammable propane), est une substance très coûteuse à produire, chimiquement instable et son impact sur l’effet de serre est 2 900 supérieur au CO2. Depuis, Philippe Martin a amicalement conseillé à son collègue «d’aller voir dans les hangars de Bercy s’il ne reste pas quelques avions renifleurs», ces appareils censés repérer les gisements de pétrole, arnaque politico-industrielle des années Giscard.

Pas question, avec les gaz de schiste, de se faire avoir une nouvelle fois.
Article paru dans LIBERATION le Mardi 11 février 2014

Article paru dans LIBERATION le Mardi 11 février 2014

Retour à l'accueil